Les Identités remarquables

L’identité n’est pas un héritage, mais une création de l’Organisation nationale pour la promotion de l’harmonie, l’ONPH. La création par l’ONPH du concept d’identité fut la conséquence de ce jour atroce où, en quelques heures, tout sembla s’écrouler sous nos pieds et basculer sur nos têtes. Ce jour-là, les constantes sur lesquelles reposaient tous nos équilibres depuis des temps immémoriaux vacillèrent. Le lendemain de ce jour funeste, le conseil d’administration de l’Organisation convoqua en urgence son Assemblée Générale et lui proposa de créer un concept nouveau qui permettrait de restaurer les équilibres perdus : l’identité. La présidente du Conseil, élue depuis peu, encore mal à l’aise dans son nouveau rôle, lut l’avis de création aux membres de l’Assemblée puis le proposa au vote. L’Assemblée, comme annoncé par le communiqué de presse, vota à une courte majorité pour la création de l’identité avec effet immédiat.

Ce vote eut les conséquences que l’on sait, mais les équilibres furent rétablis et, en quelques jours, les choses redevinrent claires pour tous les habitants. Enfin, si ces évènements cataclysmiques ne se répétèrent plus, rien n’est malheureusement garanti tant que des groupes d’individus malintentionnés diffusent de fausses informations susceptibles de tout faire à nouveau basculer. En effet, plusieurs versions du discours de la présidente de l’Organisation circulèrent immédiatement après le vote. Les habitants se les échangèrent d’abord sous le manteau, puis ils furent progressivement postés sur l’ensemble des réseaux.

Un ou plusieurs membres malveillants de l’Organisation seraient responsables de cette fuite et de la réécriture de la dizaine de faux discours. Ils auraient commis ce détournement dans le but évident de semer le doute dans l’esprit des habitants. Ces individus, qui n’ont pas encore été identifiés, malgré une enquête interne rondement menée par le Conseil, font vraisemblablement partie des membres de l’Assemblée qui votèrent contre la proposition de la présidente, et qui sont persuadés que l’identité est un héritage qui se transmet de manière ininterrompue et linéaire depuis les temps reculés où, selon eux, la horde primitive élaborait déjà les fondements de notre société contemporaine.

L’identité n’est pas un héritage, mais une création. Lecture : Jérôme Kircher, Claude Barthélémy – le 19 novembre 2021.

PODCAST >> Écoutes croisées : lecture musicale. L’identité n’est pas un héritage, mais une création.

L’un des discours apocryphes de la présidente, qui a un temps, beaucoup circulé, aurait été écrit par un membre du troisième groupe de l’Assemblée Générale, celui, ultra-minoritaire, qui s’est abstenu lors du vote sur la création de l’identité. Cette version, sans doute la plus célèbre, est aujourd’hui très difficile à trouver. Le groupe qui s’est abstenu de voter est, malgré le petit nombre de sièges qu’il détient, extrêmement influent pour des raisons inhérentes aux positions que tiennent ses membres au sein de la société. Pour les membres de ce groupe, l’identité n’est pas un héritage et ne peut, en aucun cas, être une création. Selon les dogmes qu’ils défendent, l’identité se situerait quelque part entre l’objectivité mathématique (qui stipule que deux objets sont identiques s’ils présentent les mêmes propriétés intrinsèques et que, pris séparément, ils seraient impossibles à distinguer) et la subjectivité de l’individu (qui stipule que l’individu chenille est identique à celui devenu papillon).

C’est de ce dernier groupe, partisan de la pensée complexe, qu’est issue la nouvelle présidente de l’Organisation internationale pour la promotion de l’harmonie. À la suite des évènements catastrophiques de cette journée d’octobre qui restera dans les annales comme l’une des pires de l’Histoire contemporaine, la présidente s’est pourtant pliée au diktat des partisans de la pensée simple. C’est pour cette raison précise que ceux qui se sont abstenus lors du vote ont démissionné de l’Organisation et non comme on le dira plus tard parce qu’ils furent accusés d’être responsables des troubles de cette mémorable journée. À la suite de leur démission collective ils mirent en garde la société contre une répétition de ces évènements funestes comme une conséquence directe de la victoire de la pensée simple sur la pensée complexe. Malheureusement, leur mise en garde fut interprétée comme une menace par les deux autres camps et ils furent tous emprisonnés.

Texte écrit sur une commande de la Villa Gillet (Lyon) pour le Festival mode d’emploi 2021.

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