Entre les pas

Marcher, écrire. Revenir au réel, au béton, au bitume, au pavé. Décomposer la marche en son plus simple élément, le pas. Marcher en ville. Arpenter la rue. Seul, à deux, ou avec tout un peuple. Cet acte qui a conduit homo hors d’Afrique, le répéter dans les villes qu’homo a construites. Marcher téléphone au poing. S’arrêter au milieu d’une phrase. Lancer une recherche. Développer une idée. Photographier, enregistrer, se géolocaliser. Entendre la rumeur, écouter les fragments. Regarder autour de soi, au-delà de soi, à l’intérieur de soi. Lire entre les pas. Sonder le détail de Perec et, simultanément, embrasser le chaos, le grand tout de Borges. Être à la fois le marcheur de Certeau et son voyeur perché sur son belvédère. Digresser. Ne pas rebrousser chemin. Contourner les obstacles. Surmonter les difficultés. Ne jamais revenir sur ses pas. Traquer. Savoir où aller. Mais pas pourquoi. Traquer ce pourquoi. Et, ce faisant, participer à l’immense chantier du monde.

« Tu as le sens du hashtag. » me dit-elle. Le mot-dièse est un mot augmenté d’un demi-ton, un super-mot qui lie ce qu’il nomme à tout ce qu’il a déjà nommé ailleurs. « Merci » dis-je. Je venais de poster une photo du fleuve prise depuis un pont traversé quelques minutes plus tôt. Un fleuve aux eaux jaunâtres cerné de murs en bétons qui le séparent des roseaux sauvages et des champs de fraises, puis du gris des bâtiments. Au fond, en zoomant un peu, on peut même apercevoir au niveau de l’embouchure, les grues rouge et bleu du port. Cette photo, elle venait de la voir, comme des dizaines d’autres instagrameurs, qui ont cliqué sur le mot-dièse #banalograhie. « Qu’est-ce que c’est ? » me demande-t-elle. J’improvise une définition : « La banalograhie consiste à capter la banalité dépouillée de la topographie urbaine en évitant toute émotion ou opinion mais, avec un humour impassible, retransmettre un certain nombre d’informations visuelles. »

Nous marchons sous un double pont autoroutier perpendiculaire à celui qui traverse le fleuve. Des visages souriants sont placardés sur les piliers de béton. Pas les sourires carnassiers de candidats à d’hypothétiques élections. Non, ces sourires sont discrets, presque timides, touchants. On me dit que ce sont des victimes anonymes de l’explosion. Ce pont autoroutier, c’est l’entrée est de la ville. La circulation y est faible. Depuis le début de la guerre, il y a dix ans, là-bas, au-delà des deux falaises, le commerce avec l’hinterland s’est considérablement réduit. Tout ici semble banal et gris. La ville étouffe lentement dans son carcan. Sur un carrefour, un groupe d’hommes et de femmes brûlent des pneus. Depuis des semaines, toutes les fins d’après-midi, dans l’indifférence des forces de l’ordre et des passants qui les contournent, des scènes similaires se répètent sur les principaux axes de la ville. Nous marchons du bon côté du vent. Nous ne respirons pas l’odeur âcre du caoutchouc en combustion.

Les lieux que nous traversons sont laids, mais ne sont pas dépourvus d’âme. Ils sont marqués par des catastrophes anciennes, ou plus récentes, ou encore en cours. Ils contiennent aussi, pour qui peut les voir, d’indicibles catastrophes à venir. Certaines sont brutales et fulgurantes, d’autres sont lentes, rampantes, invisibles. Un kilomètre plus tôt nous passions près d’un hôtel immense dont les deux tours, diamétralement opposées sur un vaste rondpoint, sont reliées par une passerelle piétonne couverte de panneaux de verre. En contre bas, des immeubles bourgeois des années soixante déploient leurs balcons sur les restes d’une pinède clairsemée qui donne à leurs habitants l’illusion d’une certaine douceur de vie. On y trouve une salle des ventes où l’on cède des pièces qu’on ne peut plus garder, pour rembourser une dette, payer une université, ou tout simplement partir, s’établir ailleurs, recommencer, parfois pour la deuxième ou la troisième fois en une seule génération.

La pente est douce, la courbure forte, les trottoirs défoncés. La route est en surélévation pour atténuer le relief escarpé. A gauche, sur un promontoire, des barils bicolores remplis de sable protègent une caserne qui a depuis longtemps pris ses quartiers dans les locaux d’une usine désaffectée. Sur la façade, des trous d’obus, traces d’une guerre ancienne. A droite, vers le fleuve, quelques orangers en fleurs mêlent, pour un moment fugace, leurs parfums à ceux du gasoil et nous évoquent des centaines et des milliers d’occasions perdues. Plus loin, la ville et ses collines bétonnées vers lesquelles nous reviendrons, inévitablement. Parce que cette ville attire. Parce que cette ville fascine. Si le problème de Londres est de n’être pas Paris et celui de Paris de n’être pas un port, alors peut-être que le problème de cette ville-là est de continuer, malgré ses déchéances répétées, d’éveiller tous les désirs de ceux qui la pratiquent, l’habitent, ou la visitent.

Le fleuve est maintenant derrière nous. Nous avons changé de quartier, mais pas de paysage. Nous nous dirigeons vers le nord sur une avenue large et inélégante. À droite, un centre commercial datant des années quatre-vingt-dix, vitres poussiéreuses, salle de cinéma fermée. Un homme qui ne semble pas en état d’ébriété, sac-à-dos à moitié ouvert, masque chirurgical sur le menton, nombril à l’air, hurle au complot international. À gauche, derrière un mur d’enceinte à moitié effondré, les ruines d’une petite gare. Ici passait un train. En marchant vers le nord, nous nous dirigeons vers la ville-municipe et donc la fin de cette virée périurbaine. Ce n’était pas une promenade qui évoque une marche agréable ; et nous avons inhalé plus de gaz d’échappement que si nous avions mille ans. Ce n’était pas une flânerie qui suppose une dimension romantique ; et rien de ce que nous avons vu ne nous a fait rêver. Ce n’était qu’une simple marche, une banale juxtaposition de pas, une prose pédestre.

Texte écrit sur une commande de la Villa Gillet (Lyon) pour les Assisses internationales du roman 2021.

Leave a comment